La fin de la route. Un désordre de panneaux vieillissants, rouillés, effacés, usés par le sel et les embruns. A droite, à 400 m, indique l’un d’eux, se trouve le Las Lajas Beach Resort, unique hôtel de la plage. A gauche, les Cabanas Panama, décrépies, et le bar El Mundo, qu’on devine sous le lettrage fantôme seulement pour l’avoir connu. C’était avant, il y a quatre ans. Et à l’évidence, maintenant, c’est un peu comme avant. A Las Lajas, le temps a sa propre loi. Ce n’est pas celle des hommes pressés. Nous retrouvons cette plage telle que nous l’avions laissée, ou presque. D’El Mundo, il ne reste que la structure. Figée dans un dépérissement lent que l’on imagine aisément dû à une faillite ou un départ en catastrophe des deux propriétaires allemands. La plage de Las Lajas possède encore cette arrogance sauvage et déserte. Pas de bar, pas de restaurant, pas de voiture, peu de vie. Pourtant, elle nous aguiche l’oeil, excite nos sens. Elle nous attire toujours, cette étendue de sable taupe s’étirant sur plus de 14 kilomètres.

DesertOn pousse un soupir aussi. Soulagement de la retrouver intacte. Si souvent nous avons été attristés par le devenir de ces lieux aimés à un moment T, détestés quelques années plus tard tant leur développement anarchique portait en lui toute la laideur du monde (on pense aux îles Gili en Indonésie, à Ko Lipe en Thaïlande, à El Nido aux Philippines etc…).

Le plaisir de l’être

A Las Lajas, point d’activité. Rien à faire, diraient certains. Tant à être, répliquerions-nous. Dans l’instant, celui du lever du soleil, qui métamorphose la physionomie des feuilles de palme et des grains de sable mouillés. Celui de la parade aérienne des pélicans frôlant les vagues toutes plumes déployées. Celui du vent qui heurte nos corps avec douceur. Celui du soleil qui retourne à son sommeil, immuablement, dans un spectacle rougeoyant parmi les plus beaux de la planète.

 

Dans notre petite cabane rustique, les pieds quasi dans l’eau, nous savourons les minutes qui s’écoulent lentement. Profitons de tous les instants de notre voyage désormais réduit comme peau de chagrin. Las Lajas est devenu sas de décompression. Un pont entre une existence de nomade et un retour à une vie plus sédentaire.

Et puis, pas vraiment un secret, nous appartenons à cette catégorie de gens qui aiment les plages. Sans rougir, en le revendiquant même. Le sable brûlant sous les pieds, celui qui gratte, s’infiltre dans les moindres interstices. Le délice d’évaluer la température de l’eau du bout de l’orteil, les vagues qui claquent sur les joues, les eaux translucides, le cliché follement exotique des cocotiers, les Bernard l’Hermite sous leur coquille de fortune, le voyage immobile d’une lecture en hamac ou sur paréo, les crabes fuyant sous les pas, la mer, enfin. Surtout. Quel voyageur ne l’aime pas? Derrière les vagues, toujours une promesse d’ailleurs. Tout au long de notre périple, nous avons contemplé l’océan avec excitation et curiosité.

 

A Goa, première plage, face à l’Océan Indien, on s’est dit: «Droit devant, l’Europe. A l’année prochaine l’Europe. On se revoit depuis l’Atlantique.» En Australie, au-delà de la Grande Barrière, on s’est interrogés:
«Comment ce sera, de l’autre côté du Pacifique, au Chili, cette famille qu’on ne connaît pas?»
A l’Ile de Pâques, on s’est trouvés pris de vertiges sur notre « petit caillou »: «Pas le moindre bout de terre à 2000 km à la ronde, c’est fou ce sentiment d’isolement…» Dans les Caraïbes, enfin, on a tourné nos yeux chargés de points d’interrogation vers le nord-est: « Est-ce qu’on va rentrer changés, dis?»

 

Las Lajas, petit paradis forcément subjectif. Valeur refuge. Un peu à l’image du Panama entier, un territoire qui n’a pas grand-chose à vendre sur la scène touristique. Un canal, un archipel tropical (les San Blas) cher et difficile d’accès, peu de vestiges culturels. Tout au plus attire-t-il quelques surfeurs et voyageurs égarés hors des frontières du Costa Rica ou de la Colombie. Mal aimé, mal connu, on en serait presque ravis. Car à la fin de la route subsiste encore ce rien le plus précieux du monde.

Laeti