Laissez-moi vous raconter ma rencontre avec El Nido. La plupart des voyageurs possèdent un petit joyau, un lieu alpha, un paradis caché, un souvenir refuge. L’histoire assez banale d’un “quelqu’un” qui rencontre un jour un “quelque part” et une étincelle plus tard, subsiste un attachement fort, parfois jusqu’à l’irrationnel.
C’était il y a 13 ans. On venait d’échapper au bug de l’an 2000, je portais parfois des robes à miroir (hélas si) avec une jolie besace d’idéaux, et Steve Jobs n’avait même pas encore conceptualisé l’iPhone, c’est dire si l’on parle d’une époque préhistorique! Ce petit village de pêcheurs se trouvait tout simplement au bout du monde, sur l’île de Palawan, qu’on appelait alors à juste titre, “la dernière frontière”. Volontaire à Manille, c’est le lieu que j’avais arbitrairement élu pour y passer mes vacances. Il regroupait toutes les qualités que j’estimais fondamentales à des vacances réussies aux Philippines: perdu, authentique, et surtout quasi inaccessible. Pour y parvenir, nous avions volé jusqu’à Puerto Princesa, la capitale de l’île, puis pris un bus jusqu’à Roxas, à 3 heures de là. Ensuite tout se compliquait. Il fallait emprunter une piste boueuse dans un jeepney 4×4 incertain pour arriver 4 ou 5 heures plus tard à Taytay. Là, nous avions embarqué sur une toute petite banca de pêcheur pour la traversée la plus cauchemardesque et la plus flippante que j’aie jamais vécue. 8 heures sur une mer déchainée. Le bois de l’embarcation qui craque. La côte qui s’éloigne. Les vagues comme des montagnes. Le contenu du bateau, passagers compris, détrempés. La nuit qui tombe sur la coquille de noix tandis que le typhon avance. Nous avions débarqué, épuisés, secoués et bons à essorer mais plus vivants que jamais sur une plage au sud du village. Le lendemain, j’appelais ma mère sans me soucier du décalage horaire, en plein milieu de la nuit. “Je voulais juste t’entendre. On est vivant!” lui avais-je murmuré au téléphone. Bonjour l’angoisse… Pendant 4 jours, le typhon avait redoublé de violence. L’électricité qui fonctionnait de 16h à minuit avait souvent été coupée. Au pic de la saison des pluies, les seuls lieux ouverts étaient un boui-boui peu ragoutant, un restaurant tenu par un Allemand où l’on pouvait déguster des Zwiebelnröstbraten et un bar génial (avec des hamacs) sur la plage, le Blue Karott, propriété de Rose et Ruedi, une Philippine et son mari suisse allemand.
Le soleil a fini par revenir et briller sur l’archipel de Bacuit au large d’El Nido, un amas d’îles et d’îlots karstiques à couper le souffle. Sur des bancas de pêcheur, nous avions pu voguer d’îles en plages désertes. Les lagons concouraient pour figurer en tête de classement des plus beaux du monde. De retour dans le village, les quelques voyageurs égarés ici se retrouvaient au Blue Karott. Bref, c’était intense, souvent compliqué et donc inoubliable.
Après cette échappée, j’en étais arrivée à plusieurs constats:
- Le bateau aux Philippines, c’est un peu comme le Tupolev en Sibérie. A éviter!
- Si voyager me permets de découvrir encore des perles comme celle-là, JAMAIS je n’arrêterais
- Je reviendrais!
- Et même qu’un jour je ferais le “tour du monde”.
Et voilà, tic-tac tic-tac, il y a quelques jours, on a refait (fait) le trajet.
C’est un bus, climatisé, qui nous mène en 6h de Puerto Princesa à El Nido… Sur la route entièrement bétonnée jusqu’à Taytay, je m’arrête sur les plantations de bananiers – moins denses, sur les contours de la route – elle n’existait pas. Rien ne correspond à mes souvenirs. Plus le bus avance, plus je constate l’érosion sur l’image cristallisée de mon “Nid”. Je sais déjà que je ne retrouverai pas mon petit paradis. Je ne connais juste pas encore l’étendue des dégâts. Je ne tarde pas à découvrir qu’ils sont d’importance.
Disons que jusqu’en 2007, tout allait bien. Et puis, bam, accident de parcours, le nom d’El Nido se retrouve sur un bureau parisien (qui? Mais qui a fait ça, qui???), dans les locaux d’Adventure Line Production, producteur d’une certaine émission nommée Koh Lanta… Et là, c’est le drame. Les troupes d’ALP embarquent candidats, cadreurs, assistants, producteurs de segment et Denis Brogniart à El Nido pour y tourner la saison 7 de Koh Lanta “Palawan”. Et voilà, depuis, on parle presque plus français que tagalog dans le bled, puisque “Paris et sa province” ont découvert que c’était vachement beau par là-bas, hein dis Simone. Une année plus tard, c’est la version suédoise qui a été tournée dans le coin, Robinson Expedisjonen, puis les américains d’Amazing Race ont suivi. Alors forcément, tout cela a favorisé la dynamique économique locale. Restaurants, guest house, hotels, boutiques, agences de voyages. Mais il n’y a pas que les Européens, les Philippins aussi ont redécouvert l’île de Palawan depuis que la rivière souterraine de Sabang, située à une centaine de kilomètres d’El Nido, a été recensée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Résultat, l’archipel de Bacuit et ses îles et lagons autrefois déserts ressemble désormais à une soupe de carottes. Remplacer simplement les dés de légumes par des centaines de touristes philippins en gilet de sauvetage orange-fluo (la natation ne fait pas partie du programme scolaire du pays).
Adieu les lagons secrets déserts (pour la petite histoire Alex Garland auteur de The Beach, a passé quelque temps à El Nido dans les années 90. Il se serait fortement inspiré du lieu dit “secret beach”, un lagon fermé par lequel on pénètre depuis la mer par une petite percée dans la falaise) et les plages immaculées. Aujourd’hui la pollution s’installe, et il devient difficile de trouver une bande de sable sans déchet.
Le paradis n’est plus. Le paysage reste étonnant, (très) beau certes, mais ce n’est plus mon joyau. Rose et Ruedi se sont séparés, le Blue Karott n’existe plus, pas plus que le restaurant allemand. Les pêcheurs sont tous devenus guides ou convoyeurs de touristes. Mes robes à miroir ne reflètent même plus le fond d’un placard, et la besace d’idéaux se fait plus légère. Mais les promesses de mes 21 ans restent, elles, intactes! Je voyage toujours, je suis revenue à El Nido, et le tour sera bientôt accompli. Tout change, mais cette part d’immuable en moi, le voilà sans doute, mon vrai petit paradis! Et celui-là, je ne suis pas près de le perdre.∗
Laeti































































































